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Zwiebelfreunde, la police allemande s'en prend à nos oignons

jeudi 5 juillet 2018 à 16:50

Tribune de Taziden, membre de La Quadrature du Net

Le 20 juin, des perquisitions ont été menées1 chez plusieurs dirigeants de l'association allemande « Zwiebelfreunde ». Tous leurs ordinateurs et supports de stockage (disques durs, clés usb) ont été saisis par la police allemande.

Le motif invoqué ? Ces trois personnes seraient des « témoins » dans le cadre d'une enquête en cours sur un blog appelant à des manifestations anti-fascistes à Augsbourg, toujours en Allemagne. La police considère que ce blog appelle à des actions violentes.

Le lien entre ce blog et Zwiebelfreunde ? Il faut s'accrocher. L'adresse e-mail associée au blog est hébergée par l'organisation américaine Riseup. Et Zwiebelfreunde recueille des dons pour le compte de Riseup. On imagine difficilement une saisie du même acabit chez Google si les personnes à l'origine du blog avaient choisi Gmail.
Un peu comme si le local de La Quadrature du Net ainsi que les domiciles de ses dirigeants avaient été perquisitionnés à cause d'un compte créé sur mamot.fr, l'instance Mastodon de l'association.
Ça n'a aucun sens.

Il s'agit donc d'une attaque claire contre Zwiebelfreunde qui, depuis des années, promeut et facilite l'utilisation d'outils de protection de la vie privée, comme ceux du projet Tor. Elle œuvre à collecter des fonds pour ces projets, Riseup dans le cas présent.
L'argent recueilli par Zwiebelfreunde sert notamment à développer les outils et services fournis par Riseup, à rembourser des frais de déplacement et à maintenir l'infrastructure Tor de Riseup.

Des perquisitions ont également eu lieu au siège de l'association, se trouvant être le bureau d'un avocat, ainsi qu'au domicile d'un ancien dirigeant.
On peine à comprendre un tel déploiement policier et une telle intrusion dans la vie privée de personnes considérées comme « témoins ».

Ne se contentant pas de ces descentes, la police a d'elle-même choisi d'étendre ses recherches au hackerspace d'Augsbourg, OpenLab2. Interprétant le contenu d'un tableau blanc comme décrivant l'élaboration d'une bombe (sic), trois personnes présentes au hackerspace ont été arrêtées et une fouille du local s'en est suivie.
La police a saisi du matériel et forcé les cadenas des armoires du lieu contenant des informations personnelles sur les membres du hackerspace. Il ne fait aucun doute que ces données ont été copiées par la police.
L'accusation de « préparation d'un attentat à l'aide d'explosifs » semble tout aussi ridicule que le motif de « témoin » invoqué dans le cas des dirigeants de Zwiebelfreunde.

Tout comme ces derniers mois avec Bure3, la police allemande semble faire peu de cas des libertés individuelles au profit d'une répression féroce contre les mouvements sociaux et toutes les personnes et organisations pouvant les soutenir, ou fournir une infrastructure indépendante leur permettant de s'organiser.

Cette tendance est inquiétante et elle montre qu'il est plus que jamais important de soutenir les initiatives fournissant des outils et services informatiques permettant de s'organiser en autonomie. Nous pensons notamment à Riseup, Tor, Tails, Nos Oignons mais également à Mastodon, Funkwhale, Peertube, Pixelfed et toute cette vague d'outils décentralisés et fédérés qui ne manqueront pas d'être les prochains à être inquiétés par la police, que ça soit par incompétence ou malice.




Vous avez encore quelques heures pour soutenir le développement de PeerTube, le réseau de streaming vidéo génial et non-centralisé de nos amis de chez Framasoft.

Vous pouvez aussi revoir la vidéo de Lunar, membre du projet Tor et de La Quadrature du Net, qui nous explique pourquoi utiliser Tor.

Demain, le Parlement européen devra s'opposer au filtrage automatisé

mercredi 4 juillet 2018 à 11:31

4 juillet 2018 - Demain, l'ensemble du Parlement européen votera sur la nouvelle directive Copyright. Il y a deux semaines, la commission « Affaires juridiques » du Parlement a adopté un premier texte, obligeant les plateformes commerciales à activement bloquer les contenus qui, envoyés par leurs utilisateurs, sont soumis à droit d'auteur. Demain, le Parlement doit rejeter ce texte.

Le 20 juillet, la commission « Affaires juridiques », qui réunit 25 eurodéputés, a arrêté une première position sur la directive Copyright. La majorité de ses membres a adopté un article 13 imposant des techniques de filtrage automatisé sur les plateformes commerciales qui publient et « optimisent » la présentation des contenus envoyés par leurs utilisateurs. YouTube ou Facebook ont déjà mis en place de telles techniques de filtrage depuis longtemps : cet article 13 les rendrait légitimes.

Nos communications publiques ne doivent jamais être régulées au moyen de mesures automatisées, que ce soit pour « protéger des droits d'auteur » ou pour lutter contre les discours de haine ou les « fakenews ». Les comportements humains ne doivent pouvoir être encadrés que par des humains, et ce d'autant plus lorsque des libertés fondamentales sont en jeu.

Demain, à midi, l'ensemble des 750 eurodéputés pourront et devront rejeter un tel solutionnisme technologique, qui ne ferait que renforcer des géants de l'Internet déjà surpuissants. Une fois rejeté, l'actuel texte sera renégocié par le Parlement.

Appelez aujourd'hui les eurodéputés : demandez-leur de renégocier la directive Copyright !

La Quadrature du Net se réjouit à l'idée que des plateformes commerciales non-neutres puissent être soumises à des règles différentes de celles encadrant les services neutres ou non lucratifs. Mais cette distinction ne doit en aucun cas légitimer la censure actuellement imposée par une poignée d'entreprises sur de larges pans du Web. Les futures négociations sur la directive Copyright devront interdire toute mesure de filtrage automatisé plutôt que d'en imposer.

Plaintes massives dans toute l'Europe contre la rétention illégale de nos données

lundi 25 juin 2018 à 13:12

25 juin 2018 — 62 associations, fournisseurs d'accès Internet associatifs, universitaires et militants envoient ensemble une lettre ouverte à la Commission européenne et déposent plusieurs plaintes contre la législation de dix-sept États membres en matière de conservation généralisée des données.

Quels sont les enjeux ?

La « rétention généralisée des données » est l'obligation imposées aux opérateurs de télécommunications (téléphonie et Internet) de conserver les données de connexion (numéros appelés, adresses IP, données de localisation, d'identité) de l'ensemble de leurs utilisateurs pendant plusieurs mois ou plusieurs années (selon la loi de chaque État). Cette conservation s'applique à toute personne, même si elle n'est suspectée d'aucun crime ou délit.

Dix-sept États membres de l'Union européenne prévoient toujours une telle rétention généralisée dans leur droit national.

Pourquoi est-ce contraire au droit de l'Union européenne ?

La Cour de justice de l'Union européenne a clairement jugé qu'une telle conservation généralisée et indifférenciée des données était contraire au droit à la vie privée, à la protection des données personnelles et la liberté d'expression et d'information – protégées par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Pour la Cour, ces mesures de surveillance généralisées sont inacceptables.

Quel est notre but ?

En l'espèce, le droit de l'Union européenne, censé prévaloir sur les lois nationales, est plus protecteur de nos droits et libertés. Nous souhaitons le faire appliquer et que les régimes de conservation généralisée des données encore en vigueur dans dix-sept États membres soient abrogés.

Pour cela, nous avons envoyé des plaintes à la Commission européenne afin de l'inviter à enquêter sur l'affaire et saisir, à terme, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) pour sanctionner directement chacun des États violant le droit européen. Pour expliquer notre démarche, nous accompagnons ces plaintes d'une lettre ouverte commune, portée par plus de 60 signataires dans 19 pays de l'Union, également envoyée à la Commission européenne.

Téléchargez notre lettre ouverte

Comment aider ?

Vous aussi, envoyez une plainte à la Commission européenne ! Il vous suffit de reprendre ce modèle, de mettre vos coordonnées et de l'envoyer à cette adresse e-mail : SG-PLAINTES@ec.europa.eu

En plus, c'est sans risque, sans frais et à la portée de chacun·e.

Telecharger le formulaire de plainte

Retrouvez toutes les informations sur http://stopdataretention.eu/

Directive Copyright : combattons le filtrage automatisé... et la centralisation du Web !

mardi 12 juin 2018 à 13:04

12 juin 2018 - Le 20 juin prochain, le Parlement européen arrêtera sa décision sur la directive Copyright, symbole d'une nouvelle période de régulation de l'Internet. La Quadrature du Net vous invite à appeler les eurodéputés pour exiger qu'ils agissent contre l'automatisation de la censure au nom de la protection du droit d'auteur et, plus largement, contre la centralisation du Web.

Pour comprendre la décision complexe qui se jouera le 20 juin, il faut d'abord revenir sur les base de la régulation des contenus diffusés sur Internet.

Un équilibre incertain

La directive « eCommerce » adoptée en 2000 par l'Union européenne a posé les fondements de la régulation des contenus diffusés sur Internet. Elle crée le principe suivant : si vous hébergez et diffusez du texte, des images ou des vidéos fournis par des tiers et que ces contenus sont illicites (car portant atteinte au droit d'auteur, étant sexistes ou racistes, faisant l'apologie du terrorisme, etc.), vous n'en êtes pas responsable. Cette absence de responsabilité exige toutefois deux choses : que vous n'ayez pas eu un rôle actif dans la diffusion des contenus (en les hiérarchisant pour en promouvoir certains, par exemple) et que, si on vous signale un contenu « illicite », vous le retiriez « promptement ». Si vous échouez à respecter ces conditions, vous pouvez être considéré comme ayant vous-même publié le contenu.

Cet équilibre, particulièrement incertain (l'évaluation de « illicite » et de « promptement » étant bien difficile), s'est appliqué indistinctement pendant vingt ans à tous les hébergeurs. Ceux qui nous louent les serveurs où diffuser nos sites Internet (l'entreprise française OVH en est un bon exemple) ; les forums et les wiki où nous partageons nos expériences et nos savoirs ; les réseaux non-centralisés tels que Mastodon ou PeerTube ; et, bien sûr, les géants du Web - Facebook et autres YouTube, qui semblent avoir enfermé entre leurs mains la plus grande partie de nos échanges publics.

Cet équilibre s'est rompu au fur et à mesure que ces géants ont abandonné toute idée de rester neutres : assumant aujourd'hui leur rôle actif, ils hiérarchisent tous les contenus qu'ils diffusent selon des critères économiques (mettant en avant les publicités de ceux qui les paient ainsi que les contenus qui nous feront rester chez eux le plus longtemps) ou politiques (Facebook ayant par exemple une lourde politique de censure de la nudité).

En théorie, comme on l'a vu, le filtrage généralisé du débat public, qui repose souvent sur l'application automatique de ces critères économiques et politiques, devrait les rendre responsables de tous les contenus qu'ils diffusent. En pratique, toutefois, on comprend pourquoi ce principe n'est pas vraiment appliqué : il inciterait ces géants à censurer tout discours potentiellement illicite, limitant drastiquement les capacités d'expression des millions de personnes qui les utilisent encore pour participer au débat public, bon gré mal gré. Le droit semble donc imparfait, car étant trop strict en théorie pour s'appliquer en pratique.

Filtrage automatique

En septembre 2016, pour répondre à une partie de ce problème, la Commission européenne a proposé une « directive Copyright ».

L'article 13 de ce texte entend créer de nouvelles règles pour les gros hébergeurs - qui diffusent un « grand nombre d'œuvres ». Ceux-ci devraient passer des accords avec les ayants droit des œuvres qu'ils diffusent, afin de définir les modes de répartition des revenus (publicitaires ou d'abonnement) avec ceux-ci ou de prendre des mesures pour empêcher la diffusion de contenus signalés par ces derniers.

Le texte mentionne des « techniques efficaces de reconnaissance des contenus », faisant clairement référence au Content ID déployé sur YouTube depuis dix ans - outil qui permet à Google de détecter automatiquement les œuvres publiées sur son site afin de permettre à leurs ayants droit d'empêcher ou de permettre leur diffusion (auquel cas contre rémunération).

Les propositions de la Commission doivent connaître les mêmes critiques que celles portées depuis des années contre YouTube : elles reportent tous les équilibres de la régulation sur des outils automatisés, présentés en solution miracle. Ignorant toutes les subtilités des comportements humains, ces outils censurent un peu tout et n'importe quoi au gré des bugs techniques, de critères mal calibrés et de logiques absurdes, et neutralisent au passage l'exercice légitime des exceptions au droit d'auteur (droit de citation, de parodie...).

Pour saisir l'importance de ce débat, il faut bien comprendre que ces filtrages automatisés sont déjà largement déployés et vantés par Facebook ou Google, au-delà de la question du droit d'auteur, pour prétendre lutter contre tout type de contenus illicites. Nombre de gouvernements semblent ici aussi tentés de leur emboîter le pas.

La directive Copyright ne doit pas légitimer et généraliser ce solutionnisme technologique, automatisant nos relations sociales et traitant les humains comme de quelconques machines laissées aux mains de quelques entreprises privées. Au contraire, le débat d'aujourd'hui doit être l'opportunité de limiter le recours qu'en font les géants du Web et de contester l'emprise qu'ils exercent sur notre monde.

Une nouvelle distinction

Le 25 mai dernier, les États membres de l'Union européenne ont arrêté leur position sur la directive Copyright. Cette position comporte un ajout décisif en créant clairement une nouvelle catégorie d'acteurs : toute personne qui, hébergeant et diffusant un large nombre d'œuvres, organise et promeut celles-ci à des fins lucratives - qui a un « rôle actif » dans leur présentation.

Cette nouvelle catégorie est instaurée pour échapper à la protection offerte par le directive « eCommerce » de 2000, sans toutefois être soumise à un régime de responsabilité systématique. Il s'agit donc d'une catégorie intermédiaire, entre « tout » et « rien », qui pourrait résoudre nombre des problèmes apparus ces vingts dernières années. Appelons « plateformes » cette nouvelle catégorie d'acteurs car, même si le terme est aussi générique que vague, il semble être celui que la pratique et les discours officiels commencent à consacrer.

Selon la position des États membres, ces plateformes devraient être responsables des œuvres qu'elles diffusent sans l'autorisation des ayants droit si elles n'ont pas mis en place de système qui, dans la mesure de leurs moyens, aurait pu empêcher leur mise en ligne. L'idée d'un filtrage automatique tel que le « Content ID » n'est pas écartée, mais son recours y est moins explicitement visé.

De son côté, le Parlement européen arrêtera sa position le 20 juin prochain, au sein de sa commission « Affaires juridiques » (JURI). Au terme de longs débats, le rapporteur du texte, Axel Voss (PPE, Allemagne), semble vouloir reprendre les ajouts proposés par les États membres (voir ses dernières propositions publiées), ainsi qu'ajouter une précision nouvelle : la censure opérée par les plateformes ne doit pas conduire au filtrage de contenus qui ne contreviennent pas à un droit d'auteur, ni au déploiement d'une surveillance généralisée des contenus mis en ligne. La distance mise avec le filtrage automatique généralisé se dessine un peu plus. Il est cependant crucial qu'elle figure de manière explicite dans le texte final de même qu'un seuil clair soit fixé (de contenus diffusés, d'utilisateurs inscrits, etc.) de manière à avoir la certitude que le dispositif concernera surtout le problème de la centralisation.

Enfin, les propositions d'Axel Voss précisent certaines garanties contre des censures arbitraires ou abusives : un mécanisme de contestation rapide auprès de la plateforme, ainsi que la possibilité de saisir un juge afin de faire valoir des exceptions au droit d'auteur qui rendraient le filtrage injustifié. Il faudrait néanmoins aller bien plus loin, car faire peser sur les internautes la charge de saisir le juge pour faire valoir leurs droits est encore trop lourd, vu le déséquilibre des parties en présence. Mieux vaudrait inverser les règles en cas de contestation d'une demande de retrait : les contenus censurés doivent revenir en ligne quand un utilisateur estime être dans son bon droit, et c'est aux ayants droit de saisir la justice pour obtenir le retrait définitif, sous le contrôle d'un juge.

Un compromis décevant

Ces différentes propositions, au lieu de légitimer clairement le modèle de régulation automatisée qui fonde la puissance de géants du Web, pourraient au contraire commencer à l'encadrer et à en limiter les effets. Mais ne nous réjouissons pas : la régulation automatisée, plutôt que d'être mollement encadrée à la marge comme ici, devrait être entièrement déconstruite et bannie - il n'en est rien pour l'instant. De plus, la position du Parlement européen reste à faire, et celui-ci pourrait très bien retomber dans le solutionnisme technologique qui a animé tant de décisions récentes.

Jusqu'au 20 juin, La Quadrature du Net vous invite donc à appeler les eurodéputés pour exiger :

  1. que les nouvelles obligations en matière de droit d'auteur ne concernent que des hébergeurs qui hiérarchisent les contenus à des fins lucratives et qui atteignent un certain seuil fixé de manière claire ;
  2. que ces obligations ne se transforment jamais en filtrage automatisé, qui doit être clairement interdit ;
  3. que la charge de saisir la justice pour faire valoir ses droits en cas de demande de retrait pèse sur les ayants droit et non sur les internautes.

Si le texte s'arrête sur ce compromis, le pire sera peut-être évité, mais cette directive Copyright n'en restera pas moins un échec, car le débat s'est encore une fois focalisé sur des mesures répressives et régressives, alors qu'il s'agissait à la base de réfléchir les équilibres du droit d'auteur à l'heure du numérique. Cette ambition a été abandonnée avec le rejet par le Parlement européen des propositions du Rapport Reda, qui étaient elles-mêmes déjà en retrait par rapport aux propositions de la Quadrature du Net sur la réforme du droit d'auteur.

Un nouvel équilibre

Comme on l'a dit, ce débat dépasse largement celui du droit d'auteur. Il concerne la régulation des hébergeurs dans son ensemble, en matière de lutte contre les « fake news », contre la diffusion de la haine, contre la propagande terroriste, etc., tel qu'on le voit de plus en plus vivement discuté. Il concerne la façon dont chacun et chacune peut accéder au débat public, pour s'y exprimer comme s'y informer.

Tous ces enjeux connaissent un ennemi commun : la centralisation du Web, qui a enfermé la très grande majorité des internautes dans des règles uniques et rigides, qui n'ont que faire de la qualité, de la sérénité ou de la pertinence de nos échanges, n'existant que pour la plus simple recherche du profit de quelques entreprises.

L'une des principales causes de cette centralisation est le frein que le droit a longtemps posé contre l'apparition de son remède - le développement d'hébergeurs non-centralisés qui, ne se finançant pas par la surveillance et la régulation de masse, ne peuvent pas prendre le risque de lourds procès pour avoir échoué à retirer « promptement » chaque contenu « illicite » qui leur serait signalé. Des hébergeurs qui, souvent, peuvent à peine prendre le risque d'exister.

La condition du développement de tels services est que, enfin, le droit ne leur impose plus des règles qui depuis vingt ans ne sont presque plus pensées que pour quelques géants. Prévoir une nouvelle catégorie intermédiaire dédiée à ces derniers offre l'espoir de libérer l'Internet non-centralisé du cadre absurde dans lequel juges et législateurs l'ont peu à peu enfermé.

Digital labour et travail domestique : quand l’exploitation capitaliste s’étend aux hommes blancs

vendredi 8 juin 2018 à 17:21

Tribune de Ag3m, membre de La Quadrature du Net

08 juin 2018 - Force est de constater bien des ponts entre les discours des défenseurs des libertés numériques et les analyses féministes intersectionnelles. Les descriptions de l’exploitation de nos données et de notre travail par les GAFAM et autres géants du Net font écho à celles de l’exploitation des femmes et des personnes racisées et minorisées. Faire le pont entre ces analyses pourrait-il nous permettre d’appuyer notre militantisme sur les réflexions et les outils créés contre la domination patriarcale et raciste, pour les adapter aux situations d’exploitation économique capitaliste plus larges ?

Utilisation des données personnelles et échange des femmes

On connait bien, parmi les militants de la défense des libertés numériques, la formule « Si c’est gratuit, c’est toi le produit ! », un adage qui cherche à visibiliser la ressource économique que constitue l’exploitation des données personnelles des utilisateurs par les sites internet, et en particulier les GAFAM.

Alors les GAFAM utiliseraient les données personnelles pour vendre des profils utilisateurs. C’est marrant, ça me rappelle d’autres situations.

Au XVIIème et XVIIIème siècle se développent les agences matrimoniales.1 Elles sont alimentées par les familles ou les employés de maison qui leur vendent des informations sur les jeunes filles à marier dans le foyer. Les agences matrimoniales récupèrent, trient, reformulent et enfin revendent ces informations sous forme de service de mise en relation pour les jeunes gens qui cherchent une épouse.

L’analyse du mariage comme mise en vente des femmes n’est pas une idée neuve. En 1947, Claude Lévi-Strauss développe la théorie générale de l’échange,2 c’est-à-dire l’idée que notre société est basée sur le principe fondamental de l’échange des femmes entre les familles. Celles-ci tissent des liens, développent leur capital économique et leur pouvoir politique en mariant les jeunes filles. Elles s’échangent ainsi les femmes, leur force de travail lorsqu’elles aident leurs maris, leur travail de tenue de la maison, de procréation, d’intimité, … Dans Caliban et la sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive3, Sylvia Federici montre que cette exploitation des femmes se développe en même temps que le système capitaliste, comme base même de ce système où les individus sont répartis entre classes sociales où certains dépendent d’autres. Les travailleurs dépendent des propriétaires des moyens de production, les femmes dépendent des hommes, les esclaves racisés des colonies dépendent des maîtres blancs.

Revenons à l’exemple des agences matrimoniales. C’est donc tout un marché qui s’organise. Les femmes sont mises en valeur à travers la publication de leur dot, puis par les petites annonces et les agences.

Un peu plus tard, au XIXème siècle, la culture épistolaire se développe : les gens commencent à écrire et à échanger des lettres ou à tenir des journaux intimes dans lesquelles ils se racontent. Les petites annonces sont désormais écrites par les gens eux-mêmes qui se mettent en valeur, présentent leur meilleur profil, et cherchent à rencontrer la bonne personne. Facebook much ?

Les technologies numériques que nous utilisons aujourd’hui, Facebook, Instagram, Twitter, LinkedIn, ne sont donc que la continuité de cette dynamique de nous mettre en avant sous notre plus beau jour pour trouver la bonne personne. Mais cette fois, il ne s’agit plus de vendre uniquement des femmes ou des personnes racisées, mais bien n’importe quel profil utilisateur, y compris ceux des hommes blancs, cisgenres et hétérosexuels de classe bourgeoise, si habitués à pouvoir choisir plutôt qu’à être choisis.

Espace numérique et espace intime

L’espace numérique est devenu notre nouvel espace intime : celui dans lequel nous vivons quotidiennement, où nous nous racontons à nous-mêmes, à nos amis, à nos proches, et parfois à un public plus large.

De la même manière que les femmes, bien que reléguées au foyer, sont observées, surveillées dans toutes leurs actions, les utilisateurs sont étudiés, analysés, contraints à suivre les règles de la plateforme et de la communauté dans laquelle ils évoluent.

La frontière entre « privé » et « public » est ténue. Ainsi, les questions dites « privées » de la contraception, de l’avortement, du viol conjugal ont été débattues dans l’espace public. Ainsi, encore aujourd’hui, des manifestations et des débats publics continuent de discuter de ce que chacun fait chez lui, du droit à certaines sexualités ou à certaines familles d’être reconnues.

De la même manière, on juge aujourd’hui sur SnapChat de l’apparence des jeunes filles, Facebook sait qui nous avons invité chez nous et nos commentaires apparaissent sur Youporn.

On entend parfois que l’espace numérique brouille la frontière entre privé et public, et pourtant on pourrait plutôt dire qu’il rend évidente la sentence politique des féministes de la seconde vague : « le privé est politique4 ». L’espace intime, et celui des femmes en particulier, est depuis longtemps l’affaire de tous, et il est, en particulier, l’affaire d’experts masculins (politiques, médecins, …) qui savent mieux qu’elles-mêmes ce dont elles ont besoin, et ne se privent pas de les examiner constamment, parfois sans leur consentement5.

La vie privée de chacun est désormais l’affaire des algorithmes et des publicitaires. Les assistants personnels et autres mouchards s’introduisent chez nous, écoutent en permanence tout ce que nous disons (sinon comment entendre « ok Google » lorsqu’il est prononcé ?), analysent nos comportements et nous proposent des solutions avant même que nous y pensions6.

De la même manière que la mise sous tutelle des femmes s’est faite pour le bien de la société, pour les protéger et les préserver, ces nouvelles technologies sont présentées sous l’angle des services qu’elles nous rendent et de la productivité qu’elles nous apportent.

Pourtant, en pratique, entre les défenseurs de la liberté qui luttent contre l’hégémonie des GAFAM et les féministes qui veulent accéder à l’autonomie et l’empowerment, les liens ne sont pas évidents.

Digital labour et travail domestique

De la même manière le digital labour7 s’inscrit dans cette continuité de l’exploitation surveillée.

Le travail des femmes, permanent et invisible, fait tourner la société en assurant la stabilité du foyer et celle, émotionnelle, du travailleur, et donc toutes les coulisses de la société capitaliste8.

Ce travail est volontaire, non par charité, mais par dépendance. En travaillant pour leur mari, les femmes bénéficient de son statut et de ressources auxquelles elles ne peuvent pas accéder par elles-mêmes. De la même manière que les utilisateurs de Google Maps fournissent leurs données à un système dont ils dépendent entièrement et auquel ils ne peuvent pas construire d’alternatives.

Il est bien sûr possible de chercher, autant que faire se peut, des alternatives à cette situation de dépendance. En utilisant Mastodon plutôt que Twitter, Diaspora plutôt que Facebook, un fournisseur d’email associatif plutôt que Gmail… Ce faisant, les utilisateurs gagnent en indépendance, mais se privent d’un certain nombre de fonctionnalités auxquelles ont accès la majeure partie de la société. Ce faisant, ils créent un réseau, parallèle et minoritaire, et dépensent plus d’énergie et de ressources pour accéder aux fonctionnalités dont ils ont besoin, y compris en termes d’accès au réseau social ou aux informations.

Les femmes de la renaissance, pouvaient, si elles le souhaitaient, ne pas se marier. Elles devenaient alors le plus souvent vagabondes, étaient privées de ressources financières, puisque moins payées que leurs collègues masculins, voire privées d’un accès à un travail, les reléguant à des métiers en périphérie de la société : prostituées, vendeuses itinérantes, … Privées de la sécurité (relative) garantie par le système familial, elles s’exposaient également à de nombreux risques, allant jusqu’à l’accusation de sorcellerie (et donc à la condamnation à mort). Elles intégraient alors des réseaux souterrains d’entraide et d’échanges de services, qui compensaient maigrement les discriminations sociales et économiques liées à leur statut.

Les femmes mariées, elles, contribuaient (et continuent à contribuer) à la force de travail de la société. Comme les micro-travailleurs du clic aident les intelligences artificielles ou décodent du texte sur des Captcha, les femmes aidaient leurs maris à accomplir leur travail, suppléant à toutes les tâches qu’ils ne pouvaient réaliser seuls. Elles animaient la vie du foyer, le tenant propre et rangé, prenant soin qu’il soit accueillant, qu’il y ait à manger, … Tout comme les utilisateurs sont amenés à prendre soin de leurs réseaux, en participant bénévolement à la modération des forums et discussions auxquels ils participent (coucou Webedia), en alimentant de leurs contenus les différentes plateformes à leur disposition, …

Conclusion

Tant que le travail du care et de la création de contenu exploitable (tu le vois le lien avec la procréation ?) ne pourra être effectué par les robots, il restera l’apanage des femmes et, de plus en plus, il s’agira de mettre tout le monde au travail, grâce à la subdivision en micro-tâches, de l’éducation des IA à l’animation de la communauté. On pourrait penser à une démocratisation de ce travail invisible et sous-valué.

Pourtant, on reste encore dans une configuration où le travail technique reste un milieu ultra masculin, où sont reconnus et parfois rémunérés les développeurs et administrateurs systèmes, tandis que le travail invisible et quotidien, traditionnellement féminin, se répartit sur tous les « prolétaires du clic », dont le travail n’est pas ou peu rémunéré, sauf à être dans les bons cercles, à avoir le bon réseau social, bref la bonne classe sociale qui permet d’avoir de la street cred et de monnayer la reconnaissance sociale.

Entre rapports de genre et rapports de classe, les relations de pouvoir dans le monde numérique ne semble pas pouvoir se passer des outils du féminisme intersectionnel et, plus largement, d’une analyse matérialiste des rapports de pouvoirs entre tous les acteurs du Net.

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