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États-Unis : fin de la neutralité du Net ?

mardi 12 décembre 2017 à 14:04

Paris, 12 décembre 2017 — Le 14 décembre, la Federal Communication Commission (FCC, l'autorité américaine de régulation des télécoms) s'apprête à imposer de nouvelles règles qui vont briser la neutralité du Net, le principe selon lequel tout trafic Internet doit être traité de manière égale, sans discrimination.

En 2015, sous le gouvernement Obama, la FCC avait obtenu de nouvelles règles lui permettant d'interdire aux fournisseurs d'accès Internet (FAI) d’entraver l’accès des utilisateurs aux contenus. Fin novembre dernier, le nouveau président de la FCC, Ajit Pai, annonçait souhaiter annuler ces règles pour revenir au cadre réglementaire antérieur à 2015, soumettant la régulation du FAI aux règles générales du droit de la consommation et de la concurrence, parfaitement inadaptées et éliminant dans les faits toute protection.

Ces changements suivent la pression mise sur la FCC et le Congrès par les principaux FAI des États-Unis (AT&T, Verizon, Comcast) pour obtenir l'autorisation de ralentir l'accès à certains sites. Les sites en question seraient ainsi obligés de payer les FAI pour que leurs utilisateurs puissent y accéder facilement, sans ralentissement. Ces FAI doivent être stoppés dans leur tentative de vouloir décider quel contenu est accessible à quel utilisateur et à quel prix. Par conséquent, il est indispensable que le régulateur américain garantisse la neutralité du Net et que les FAI demeurent de simples transmetteurs d'informations afin que tous les utilisateurs, quelles que soient leurs ressources, puissent accéder au même réseau, que ce soit pour consulter ou diffuser les informations et services de leur choix.

Une initiative de Fight for the future a été mise en place. Pour montrer à la FCC qu'on ne peut pas porter atteinte à la neutralité du Net, Break The Internet propose de « casser l'Internet » en affichant un message simulant la réduction d'accès ou de débit que provoquerait l'adoption de ces mesures. Le message incite les états-uniens à appeler les membres du Congrès pour défendre la neutralité du Net.

La Quadrature du Net soutient cette initiative. Si vous souhaitez également agir en ce sens, Battle for the net détaille les actions possibles et chacune est libre d'en inventer d'autres.

Sauvons la neutralité du Net

Mahjoubi et Villani doivent prendre position sur le chiffrement

mercredi 6 décembre 2017 à 09:20

Paris, le 6 décembre 2017 -- En cette fin d'année 2017, les attaques contre le chiffrement se font plus agressives et proviennent de tous les côtés. D'une part, les États font de la surenchère pour l'empêcher ou le contourner. D'autre part, les opérateurs tentent avec des arguments fallacieux de limiter le chiffrement au niveau des standards d'Internet, en passant via l'Internet Engineering Task Force (IETF). La Quadrature du Net dénonce ces attaques et appelle MM. Mahjoubi, secrétaire d'État au Numérique, et Villani, député et chercheur spécialiste du chiffrement, à prendre leurs responsabilités politiques.

Les attaques des États

La semaine dernière, le ministre de l'Intérieur allemand a annoncé vouloir des « portes dérobées » (ou backdoors) dans tous les appareils numériques afin d'accéder aux données. Cette position radicale est contraire à toute expertise un peu sérieuse de sécurité informatique1 et aux récentes positions parfaitement explicites du Parlement européen2. Toutefois, à défaut d'être sensé, le gouvernement allemand a le mérite de l'honnêteté.


Mme May et M. Macron, déclaration commune du 13 juin 2017

Le jeu a longtemps été plus trouble en France. M. Macron avait bien déjà dénoncé lors de la campagne présidentielle les « messageries instantanées fortement cryptées » qui permettent selon lui d'échapper aux services de sécurité. Mais il se gardait bien de préciser son intention. Son futur secrétaire d'État au numérique, Mounir Mahjoubi (qui s'était résolument engagé en faveur d'un chiffrement fort lorsqu'il présidait encore le CNNum) s'était alors empressé de tenter de rassurer experts et citoyens, sans grand succès - l'absurdité des propos de M. Macron lui laissant peu de marge de manœuvre. Le Président semble n'avoir d'ailleurs pas retenu la leçon puisque, à peine élu, lors d'une déclaration commune avec Theresa May en juin, il annonçait encore vouloir « améliorer les moyens d’accès aux contenus cryptés, dans des conditions qui préservent la confidentialité des correspondances, afin que ces messageries ne puissent pas être l’outil des terroristes ou des criminels », sans être plus précis.

La position du gouvernement français s'est récemment révélée. Comme nous l'expliquions le mois dernier, le Parlement européen vient d'introduire une nouvelle obligation dans le règlement ePrivacy : tout prestataire de communications doit, quand il le peut, protéger les messages qu'il achemine par un chiffrement de bout en bout3.

Pour les convaincre de ne pas adopter cette obligation, le gouvernement français avait envoyé aux eurodéputés français une lettre, que nous publions ici. Il s'oppose frontalement au chiffrement de bout en bout4, exigeant que les prestataires de services puissent avoir accès au contenu des communications (et, par eux, que la police et les services français y aient aussi accès).

Bref, pour réaliser la surveillance de masse (le chiffrement de bout en bout n'empêchant en rien la surveillance ciblée), M. Macron veut mettre les entreprises dans une situation technique où elles pourront surveiller et réguler nos communications.

Les attaques de l'industrie numérique

Le 10 octobre dernier, Kathleen Moriarty, de Dell, et Al Morton, de AT&T5, ont proposé une Request for Comments (RFC). Les RFC décrivent les aspects techniques d'Internet pour parfois devenir des standards. Cette RFC s'attaque au « chiffrement omniprésent » qui poserait problème aux opérateurs pour acheminer correctement le trafic. Avec des arguments fallacieux, les opérateurs font activement leur lobbying et tentent d'obtenir la possibilité de mettre fin à la neutralité du Net et au chiffrement. Une pierre deux coups contre nos libertés.

Les arguments avancés sont extrêmement mauvais. Ils varient de flous à fallacieux, quant ils ne sont pas carrément techniquement faux. Les opérateurs visent le chiffrement, pour leur permettre d'une part la remise en cause de la neutralité du Net (pour faire payer plus les utilisateurs et fournisseurs de services), et d'autre part pour avoir accès aux communications et pouvoir y injecter des informations (l'exemple cité dans la RFC est celui de certains opérateurs mobiles qui transmettent l'identité de l'abonné au site visité). Les attaques contre la neutralité du Net, très virulentes aux États-Unis depuis l'élection de Donald Trump, arrivent ainsi sournoisement à l'IETF, instance informelle mais internationale. Le chiffrement, outil de confidentialité, gêne donc les opérateurs qui peuvent moins facilement manipuler le réseau à leur guise, y compris pour porter atteinte de manière directe à la confidentialité des échanges, ou pour contourner la neutralité du Net.

Le texte de ce projet de RFC est écrit de manière particulièrement pernicieuse. Il décrit certaines pratiques des gros opérateurs, supposant que parce qu'elles existent elles sont légitimes. On introduit ici un premier biais : nombre de ces pratiques sont brutalement contraires au droit européen sur la neutralité du Net ou sur la vie privée. Plus insidieusement, le texte implique que ces pratiques sont inévitables et pour tout dire souhaitables, avec des arguments parfois très étranges.

Ainsi, les industriels qui sont à la manœuvre font croire que le chiffrement des communications empêche la gestion du réseau. C'est bien évidemment faux. Les en-têtes techniques (IP, TCP - qui permettent l'acheminement et la gestion des communications) ne sont jamais chiffrés, seul le contenu l'est. Par exemple dans une communication HTTPS (connection à un site de façon sécurisée), tout le contenu est chiffré, y compris les informations techniques sur la requête (cookies, mots de passe, informations sur la navigateur, etc). L'opérateur qui transporte le flux d'information n'a pas à savoir ce qui circule, c'est précisément l'objet de la neutralité du Net. La seule opération de gestion du réseau qui devient alors impossible est celle qui consiste à traiter différement la communication en fonction de son contenu. Précisément l'opération interdite par les textes européens. Ces industriels nous disent donc « Nous sommes hors la loi [en tout cas en Europe], considérons que c'est souhaitable, et voulons continuer à l'être ».

Même type de mensonges sur le Deep Packet Inspection (DPI)6. Le texte nous explique que le DPI est utilisé par le support technique pour aider à résoudre les pannes des utilisateurs finals. La vaste blague.

Cette attaque contre le chiffrement est une attaque déguisée contre la neutralité du Net et contre le respect de la vie privée et du secret des communications électroniques. Dans une sorte d'alliance de fait avec des États qui seraient ravis de voir cette brêche technique être imposée et assumée par d'autres.

Appel à MM. Mahjoubi et Villani


Mounir Mahjoubi

Cédric Villani

MM. Mahjoubi et Villani ont, par le passé, avant d'être aux affaires, chacun pris des positions utiles et puissantes sur le chiffrement. L'un en tant que président de Conseil national du numérique, s'opposant aux envolées autoritaires et insensées de l'ancien gouvernement. L'autre en tant que mathématicien, s'interrogeant de longue date sur la place politique des mathématiques et ayant d'ailleurs spécifiquement dédié un de ses ouvrages de vulgarisation7 à la question du chiffrement.

Nous les appelons donc vivement, comme membre du gouvernement pour l'un et représentant de la Nation pour l'autre, à prendre publiquement position sur le chiffrement de bout en bout face aux positions de l'administration française ainsi que sur ce projet de RFC. Puisse la raison dont ils ont fait preuve par le passé s'exprimer de nouveau pour ramener un peu de sens à un débat que l'irresponsabilité et le mensonge semblent aujourd'hui dominer.

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Google, Amesys, même combat

lundi 4 décembre 2017 à 18:34

Paris, le 5 décembre 2017 — La Quadrature du Net publie ci-dessous une tribune d'Okhin

Du 21 au 24 novembre dernier, à Villepinte (région parisienne), se tenait le salon Milipol (pour Militaire/Police), « l'événement mondial de la sécurité des États ».

En plus des habituels trafiquants marchands d'armes qui font la fierté de l'industrie française (ayons une pensée émue pour Michèle Alliot-Marie qui exporta en Tunisie notre savoir-faire en matière de maintien de l'ordre), il y a, depuis quelques années maintenant, des marchands de matériel informatique et de solutions de supervision des populations.

Vous avez forcément entendu parler d'Amesys, de Qosmos, de Palantir et autres Hacking Team qui se sont spécialisés dans le développement de solutions clef en main d'espionnage et de surveillance de la population. Et, les affaires étant les affaires, la plupart d'entre eux vendent à toute personne désirant acheter du matériel, qu'il s'agisse des dictatures libyenne ou syrienne, ou des démocraties sociales occidentales compatibles avec l'économie de marché (France, Allemagne, Royaume-Uni). On parle dans ces cas de capitalisme de la surveillance, c'est-à-dire de mesurer la valeur des choses grâce à la fonction de surveillance.

La surveillance se base sur la connaissance. En épidémiologie par exemple, c'est connaître le vecteur infectieux, le documenter, savoir comment il se propage et se transmet, mesurer son temps d'incubation éventuel, déterminer ses symptômes pour comprendre son fonctionnement et trouver éventuellement un remède.

Dans le cadre de la surveillance des personnes, cela se traduit par la connaissance de ces personnes, leur identification dans le temps et l'espace, connaître leurs habitudes et leurs façons de réagir, mesurer leur sensibilité à telle ou telle idée. La surveillance c'est la connaissance. Et la connaissance c'est ce qui permet de définir les choses, de les identifier. Le capitalisme de la surveillance est donc un capitalisme de la connaissance, de l'identité. Ce que vendent Amesys, Palantir ou autres à leurs clients c'est l'assignation d'une identité définie par eux ou par leur client à un groupe de personnes en fonction de mesures et d'observations, i.e. de données.

Dans le cas des États, cette assignation identitaire amène à des conséquences qui peuvent être extrêmement violentes pour certaines populations, amenant à des répressions fortes, une suppression d'un certain type de personnes d'un certain quartier, à de l'injustice prédictive basée sur des statistiques biaisées par des biais racistes - le racisme structurel - et qui donc ne peuvent que renforcer ces biais. Les smart cities, dans leur version la plus extrême, sont les étapes finales de ce processus, l'identification permanente, fixiste, en tous points de tous les individus, l'impossibilité de bénéficier des services communs et publics sans révéler son identité, sans donner aux surveillants encore plus de connaissances sur nos vies et nos identités, pour leur permettre de mieux définir nos identités, de mieux vendre aux États la détermination, l'essentialisation, la réduction des complexités de nos vies à des étiquettes : terroriste, migrant, réfugié, musulman, femme, queer, bon citoyen.

Dans cette analyse qui est faite, on parle très vite, très souvent d'algorithmes ou d'intelligence artificielle. On les accuse de tous les maux, d'être racistes, de faire l'apologie du génocide, d'être sexistes, de censurer les discours d'éducation à la sexualité, d'invisibiliser les minorités sexuelles, comme si les intelligences artificielles, les algoritmes, disposaient de conscience, émergeaient de nulle part, avaient décidé d'être néo-nazi. Pardon, alt-right. Mais, au final, personne ne dit ce que sont les algorithmes, ou les intelligences artificielles. On va commencer par la seconde. L'intelligence artificielle est un algorithme doté d'une grande complexité et utilisant de grosses quantités de données pour donner l'illusion d'une intelligence, mais d'une intelligence ne comprenant pas ce qu'est un contexte et non dotée de conscience. Reste à définir ce qu'est un algorithme donc.

Appelons le wiktionnaire à la rescousse. Un algorithme est une « méthode générale pour résoudre un ensemble de problèmes, qui, appliquée systématiquement et d’une manière automatisée à une donnée ou à un ensemble de données, et répétant un certain nombre de fois un procédé élémentaire, finit par fournir une solution, un classement, une mise en avant d’un phénomène, d’un profil, ou de détecter une fraude ». C'est donc une formule mathématique, ne prenant pas en compte les cas particuliers, et qui a pour but d'analyser des données pour trouver une solution à un problème.

Ces algorithmes ne sont pas en charge de collecter les données, de définir le problème ou de prendre des décisions. Ils analysent des données qui leur sont transmises et fournissent une classification de ces données en fonction de critères qui ont été décidés par les personnes qui les écrivent, qui les configurent et qui les utilisent. L'ensemble des problèmes sur la reconnaissance faciale qu'ont rencontrés la plupart des entreprises de la Silicon Valley résulte du jeu de données utilisé pour identifier une personne et la reconnaître, car il ne contenait que des images de personnes blanches. Le chat bot de Microsoft - Tay - s'est avéré tenir des propos négationnistes ou appelant au meurtre et à l'extermination. Non pas parce que Tay a une conscience politique qui lui permette de comprendre les propos qu'elle tient, mais parce que des personnes l'ont inondée de propos racistes ou négationnistes, fournissant un corpus de données servant de base aux interactions du chat bot, l'amenant donc à écrire des propos racistes et négationnistes. Microsoft a rapidement retiré ce chat bot de la circulation et l'entreprise a depuis promis d'être plus « attentive » .

Parallèlement, nous entendons également, et de plus en plus, parler d'économie de l'attention. De capitalisme de l'attention. Ce qui aurait de la valeur serait ce à quoi nous faisons attention, ce que nous regardons. Sous entendu, nous, utilisatrices de ce système, sommes capables de faire le choix de ce que nous voulons regarder et lire, de faire le choix de la connaissance à laquelle nous avons accès. Internet permet, en théorie, un accès non discriminé à l'intégralité des informations et des données, et donc de la connaissance, du savoir. Après tout, la connaissance est une information à laquelle j'accède pour la première fois. Et cette acquisition de connaissance me permet de comprendre le monde, de me positionner par rapport à lui, et donc de me définir et de le comprendre, exactement ce que font les systèmes de surveillance massive utilisés par les États.

Réguler l'accès à l'information et choisir quels contenus montrer à quelle personne permet donc, également, de contrôler comment vont se définir les personnes, comment elles vont comprendre le monde. L'économie de l'attention est basée sur ce principe. Pour garantir que vous interagissiez avec la connaissance qui vous est proposée, qui est la façon dont ces nouveaux capitalistes mesurent la valeur, il est important de vous surveiller, de vous mesurer, de vous analyser, de vous assigner des identités. Et donc de contrôler la connaissance à laquelle vous avez accès et celle que vous produisez.

Les gigantesques plateformes financées par les GAFAM1 servent exactement à ça. Facebook vous empêche activement d'accéder à l'ensemble de l'information présente sur leur réseau, vous demandant de vous connecter pour accéder à d'autres plateformes que la leur, ou vous pistant partout une fois que vous êtes connectés, leur permettant ainsi de récolter encore plus de connaissances à votre sujet, d'augmenter leur capacité de surveillance et donc d'identification et de contrôle. Remplissant dans ce cas exactement la même fonction que les systèmes répressifs des régimes étatiques.

Notamment car Facebook, Apple, Google, Amazon, Microsoft décident ce qu'il est moral de faire, quelles identités doivent être renforcées ou au contraire dévaluées. Par exemple, Youtube, en supprimant la possibilité pour un contenu parlant de sexualités de rapporter de l'argent aux créatrices, envoie un message assez clair aux personnes faisant de l'éducation sexuelle, ou parlant de problématique touchant les personnes queer : votre production de connaissance n'est pas bienvenue ici, nous ne voulons pas que des personnes puissent s'identifier à vous. Il en va de même avec Facebook et son rapport à la nudité ou Apple qui filtre également tout ce qui pourrait parler de sexe, quitte à censurer le contenu des musées. En dévalorisant certaines connaissances, en la supprimant de certaines plateformes, les personnes à la tête de ces entreprises permettent d'effacer totalement de l'espace public des pans entiers de la société, de supprimer les voix des minorités, d'empêcher la contradiction de leurs valeurs et permettent donc de renforcer les biais des personnes consommant la connaissance disponible, amenant à une polarisation, une simplification et à une antagonisation du monde.

Alors effectivement, Facebook en soi ne mettra personne dans les geôles de Bachar el-Assad, du moins pas dans une complicité active, mais l'entreprise fait partie d'un système disposant de deux faces. Une face violente, répressive, alimentant les délires paranoïaques des États d'une part, et une face « douce » et insidieuse, utilisant les publicitaires et la restriction de l'accès à la connaissance pour permettre aux entreprises conservatrices de nous imposer leur vision bipolaire du monde, renforcement les sentiments d'appartenance à un groupe identitaire, avec les conséquences violentes que l'on connaît.

Et pour s'en persuader, il suffit de regarder les liens entre ces deux faces. Peter Thiel, fondateur, avec Elon Musk, de PayPal et qui détient maintenant 7% de Facebook est également le fondateur de Palantir Technologies, entreprise qui a, notamment, obtenu le marché public des boîtes noires en France, tout en étant aussi l'outil officiel de la NSA. Thiel a également participé aux nombreux procès qui ont fait mettre à Gawker la clef sous la porte suite à la révélation de l'homosexualité de P. Thiel par Gawker. Thiel, enfin, est l'un des influents soutiens des républicains nord américains, il a notamment participé à la campagne de Ted Cruz avant de rejoindre l'équipe de Trump et de participer à la transition à la maison blanche. Il a de fait nécessairement discuté, échangé et parlé avec Robert Mercer, l'un des directeurs de Cambridge Analytica, une entreprise dont le but est de cibler les électeurs grâce à de nombreux points de collectes, principalement récupérés par Facebook afin de pouvoir les cibler directement et influencer leurs votes.

Alors oui, lorsque l'on pose la question de démanteler Google, la question de démanteler Palantir se pose aussi, et celle consistant à vouloir privilégier les seconds car ils représentent un danger plus important pour la sécurité des uns et des autres. Mais sans l'omniprésence des systèmes d'identification, sans les exaoctets de données récoltées sans notre consentement dans le but d'individualiser le contenu auquel nous avons accès - selon des critères sur lesquels nous n'avons aucun contrôle - la mise en place de la surveillance et de l'identité devient complexe, coûteuse et impossible.

Il faut démanteler les systèmes capitalistes identitaires si l'on veut détruire les systèmes d'oppressions basés sur l'identité ou sur l'accès biaisé à la connaissance. Il faut s'affranchir des moteurs de ce système que sont la publicité, le pistage et l'identification permanente. Il faut questionner et démanteler le racisme, le néo-colonialisme, le sexisme des entreprises de la Silicon Valley au lieu de s'étonner que leurs algorithmes soient racistes. Car ils sont devenus omniprésents et nous empêchent de nous définir, de vivre, d'exister comme nous l'entendons, avec nos cultures complexes et nos identités changeantes.

Facebook poursuit son ambition de remplacer l'État

mercredi 29 novembre 2017 à 15:43

Une tribune d'Arthur Messaud

Paris, le 29 novembre 2017 -- En deux jours, coup sur coup, Facebook a annoncé déployer ses outils de surveillance de masse pour détecter les comportements suicidaires puis pour lutter contre le terrorisme. La concomitance de ces annonces révèle parfaitement la politique de fond du réseau social hégémonique : se rendre aussi légitime que les États et, avec l'accord bien compris des « démocraties libérales », remplacer celles-ci pas à pas.

Hier, Facebook a détaillé la mise en œuvre de sa lutte automatisée contre les contenus à caractère terroriste, qu'il avait déja annoncée en juin dernier. Il explique fièrement que « 99% des contenus terroristes liés à Al-Qaeda et ISIS retirés de Facebook sont des contenus détectés avant que qui que ce soit ne les ait signalés et, dans certains cas, avant qu'ils ne soient publiés »1. Facebook n'a ainsi plus aucune honte à avouer ses intentions : la lutte contre la parole terroriste en ligne n'est plus du ressort de l'État -- Facebook est bien plus efficace ! Cette lutte n'est plus fixée selon des normes débattues démocratiquement, mais laissée à l'unique volonté politique d'entreprises capitalistiques, qui n'ont aucun compte à rendre au peuple.

Et c'est exactement ce à quoi appelaient Macron et May l'été dernier : les géants du Net doivent prendre à leur charge la régulation de leurs réseaux hégémoniques (Facebook explique d'ailleurs que les contenus retirés automatiquement ne sont en principe pas transmis aux autorités publiques, qui pourraient en poursuivre les auteurs2, la séparation des rôles étant ainsi totale et quasiment hermétique).

Le cynisme de la situation est d'autant plus fort que la partie de la lutte que l'État prend encore à sa charge (la détection des individus dangereux) use des mêmes outils que ceux déployés par le secteur privé. Les « algorithmes » dont Facebook vante aujourd'hui l'efficacité reposent sur la même logique que les « boîtes noires » autorisées en France en 2015, et sont développés par la même industrie, qui partage l'exacte même idéologie (Palantir Technologies a été fondée par Peter Thiel, qui détient également 7% de Facebook).

Par ailleurs, avant-hier, Facebook annonçait déployer ses outils de surveillance de masse pour détecter des comportements suicidaires afin d'apporter l'aide nécessaire aux personnes en détresse. La démarche ne serait pas si critiquable si elle n'était pas automatisée, si les utilisateurs pouvaient choisir d'échapper à l'analyse (ce n'est pas le cas) et s'il ne s'agissait pas d'une simple expérimentation pour des usages bien plus larges. Comme s'est empressé d'expliquer Mark Zuckerberg, « dans le futur, l'IA sera davantage capable de comprendre la subtilité du langage et sera capable d'identifier différents problèmes au-delà du suicide, notamment détecter rapidement davantage de cas de harcèlement ou de haine »3.

En vérité, en se plaçant comme défenseur de ses utilisateurs (sans l'avis de ceux-ci), Facebook espère repousser ses nombreux détracteurs qui lui reprochent des atteintes injustifiables à la vie privée de toute la population, à la qualité du débat public et à la vie démocratique dans son ensemble.

Ainsi, de façon parfaitement insidieuse, Facebook prétend que son outil d'aide aux personnes suicidaires sera déployé partout dans le monde... sauf dans l'Union européenne. Il sous-entend là clairement que l'Union européenne prévoirait des règles de protection des données personnelles trop contraignantes pour lui permettre de « protéger la population ». Cette prétention est évidemment fausse : le règlement général sur la protection des données pourrait autoriser une telle pratique de multiples façons 4. Ce mensonge n'a qu'un but : opposer la sécurité des personnes à la protection de leur vie privée (principal obstacle à la pérennité économique de Facebook). Cette opposition est d'ailleurs directement reprise de la bouche des États déployant une surveillance de masse au nom de la sécurité : récupérer leurs pouvoirs implique sans surprise d'en reprendre les mensonges.

En conclusion, ces deux annonces dessinent un discours général assez net : soumettez-vous à Facebook, car lui seul peut vous protéger (ne comptez pas sur l'État, qui lui a délégué ce rôle). L'entreprise ne se prive d'ailleurs pas d'expliquer être « confiante que l'IA va devenir un outil plus important dans l'arsenal de protection et de sécurité sur l'Internet »5. Internet est dangereux, prenez refuge sous l'hégémonie de multinationales totalitaires, vite !

L'arrogance avec laquelle Facebook affiche ses ambitions de contrôler Internet révèle la volonté partagée des « démocraties libérales » et des entreprises hégémoniques de transférer les pouvoirs régaliens des premières vers celles-ci. Nous devons toutes et tous refuser définitivement la légitimité politique que ces entreprises entendent prendre. Seul le peuple est légitime pour décider collectivement des contraintes lui permettant de se protéger contre le terrorisme, les discours de haine, les tendances suicidaires ou n'importe quel autre danger. Dans la continuité ultra-libérale de ses prédécesseurs, Macron déconstruit l'État, pour le pire, en confiant ce rôle à des acteurs privés.

Pour le Parlement européen, nos données personnelles ne sont pas des marchandises !

mardi 21 novembre 2017 à 17:02

Paris, le 21 novembre 2017 -- Ce matin, le Parlement européen a adopté sa position sur une nouvelle directive qui encadrera les « contrats de fourniture de contenu numérique ». Il y a inscrit un principe fondamental, déjà esquissé il y a quelques semaines dans le règlement ePrivacy : « les données personnelles ne peuvent être comparées à un prix et, ainsi, ne peuvent être considérées comme des marchandises ».

Le 26 octobre dernier, le Parlement européen a adopté sa position sur le règlement ePrivacy, en précisant que « nul utilisateur ne peut se voir refuser l’accès à un service [...] au motif qu’il n’a pas consenti [...] à un traitement de ses données à caractère personnel [...] non nécessaire à la fourniture du service » (voir article 8, paragraphe 1 bis, du rapport LIBE).

Cette disposition faisait directement écho au Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) adopté l'an dernier, qui prévoie (article 7 et considérant 43) que « le consentement est présumé ne pas avoir été donné librement [...] si l'exécution d'un contrat, y compris la prestation d'un service, est subordonnée au consentement malgré que celui-ci ne soit pas nécessaire à une telle exécution ».

Aujourd'hui, le Parlement européen est allé encore plus loin en déclarant que « les données personnelles ne peuvent être comparées à un prix et, ainsi, ne peuvent être considérées comme des marchandises »1 (considérant 13 du rapport adopté aujourd'hui). Nous pouvons seulement regretter que le Parlement n'ait pas eu le courage de tirer toutes les conséquences légales de sa position et n'ait pas clairement interdit les contrat de type « service contre données ». Il se refuse à explicitement « décider si de tels contrats devraient ou non être autorisés et laisse aux lois nationales la question de la validité de ces contrats »2. Mais il a aussi précisé que sa position « ne devrait, en aucun cas, donner l'impression qu'elle légitime ou encourage des pratiques basées sur la monétisation des données personnelles »3 (voir considérant 13).

Le texte adopté aujourd'hui (tout comme celui adopté le mois dernier sur ePrivacy) devra encore être débattu par les États membres, qui pourront affaiblir entièrement ces nouvelles précisions.

Toutefois, aujourd'hui, le Parlement a pris un autre pas décisif vers la reconnaissance d'un principe fondamental, pour lequel La Quadrature du Net se bat depuis des années : que le droit à la vie privée et à la protection des données, tout comme n'importe quel autre droit fondamental, ne puisse être vendu.

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